lundi 23 juillet 2012

Bobigny : la préfecture maltraite ses employés et ses immigrés

2010

Sur le terrain 24/09/2010 à 20h29
Camille Garcia | Etudiante en journalisme


Les uns sont au bord de la dépression, les autres sont « traités comme des bêtes » : la préfecture de Bobigny craque. Reportage.


La file d’attente devant la préfecture de Bobigny (Camille Garcia/Rue89)
Il est 6h15. Du matin. A peine sorti du métro, on aperçoit entre 200 à 300 personnes, les unes allongées sur des cartons, les autres coincées contre des barrières métalliques, en file indienne. C’est un jour ordinaire devant la préfecture de Bobigny.
Rien de neuf sous le ciel de Seine-Saint-Denis. Le livre noir présenté mardi par un collectif de dix-huit associations de défense des immigrés remet juste un coup de projecteur sur des conditions d’accueil indignes.

« Si tu ne dors pas ici, tu ne rentres pas »

M. et Mme Furumé sont parmi les premiers dans la file qui ne cesse de s’allonger devant la porte 2, pour la délivrance des titres de séjour. Lui est arrivé à 23 heures la veille et a passé la nuit sur un carton, avant d’être rejoint par son épouse vers 6h30. Cela fait dix ans qu’ils viennent tous les ans renouveler leurs titres de séjour, ils ont l’habitude :
« Si tu ne dors pas ici, tu ne rentres pas. »
Parfois, ils sont obligés d’amener leurs trois enfants :
« Là, il fait bon. Mais imaginez lorsqu’il pleut ou qu’il fait -2°C... On nous traite comme des bêtes, et une fois à l’intérieur, c’est l’indifférence. »
Kamel, jeune homme de 23 ans, raconte :
« Il y quatre ou cinq ans, en venant à 2 ou 3 heures du matin, j’étais sûr d’être dans les premiers. Maintenant, il faut dormir ici. »
Il est rejoint par un « pote » accompagné d’une femme qui veut passer devant les autres. Elle lui a acheté une place. Le jeune homme argumente : « Elle est malade, elle est handicapée, faut la laisser passer ». Mais la colère gronde parmi ceux qui sont là depuis la veille.
Pascale, jeune femme aux cheveux tressés, lâche :
« Moi je suis enceinte et je suis là depuis 5 heures du matin. »
La place se négocie de 10 à 50 euros. Ali Shah, un Pakistanais de 32 ans, raconte :
« Ce sont beaucoup d’Indiens qui font ça, ils dorment ici et après, ils essayent de revendre leurs places. Mais parfois, ils repartent sans rien. »
Aicha Sédibé, elle, est en colère de devoir subir un tel traitement :
« Moi j’étais là depuis 5 heures du matin, ils m’ont reçue à 9 heures. C’est fatigant parce que rien ne change, là ça va, il ne fait pas trop froid, mais l’hiver... On est traité comme des moutons, et franchement, on ne mérite pas ça ! » (Voir la vidéo)


accueil indigne des étrangers à la préfecture de... par rue89

Vers 7h30 arrive Jamaa, « la dame au café à la cannelle ». Tous les jours, elle vient distribuer son précieux breuvage, 60 centimes le gobelet.
Saliha, 35 ans est Algérienne. De 2001 à 2007, elle est venue ici une trentaine de fois avant d’obtenir un titre de séjour valable dix ans. Aujourd’hui, elle accompagne sa jeune sœur et, en est sûre : « Toute la période d’attente, toutes ces démarches qui s’éternisent, c’est pour nous décourager, pour qu’on abandonne. Faut pas lâcher ! », s’exclame-t-elle.

« Ah non, ce n’est pas la bonne file, au revoir »

Vers 8h30, ça s’agite, les policiers arrivent, et le filtrage des agents de la préfecture commence. « Vous avez toutes les pièces nécessaires ? Allez-y madame ». « Ah non, ce n’est pas la bonne file, au revoir. » La jeune femme voilée repart, les larmes aux yeux.
Il est 9 heures, Fati Hassin et son fils Fahmi, d’origine tunisienne, ressortent. Le père a obtenu la nationalité française depuis presque dix ans, mais son fils est né en Tunisie, alors il doit renouveler sa carte de séjour :
« J’ai passé toute la nuit ici pour passer le premier ou le deuxième, après mon fils m’a rejoint, et chaque fois que je viens ici c’est la même chose, il faut dormir ici pour avoir un ticket. [...] Il manque de personnel, [...] c’est difficile aussi pour eux, ils sont courageux aussi... » (Voir la vidéo)


 
accueil indigne des étrangers à la préfecture de... par rue89

Des agents de la préfecture au bord de la dépression

Daniel Lafon, permanent syndical CFDT à la préfecture de Bobigny, explique :
« Les conditions de travail au sein de la Direction de l’immigration et de l’intégration (DII) ne sont pas bonnes. Nous nous battons pour améliorer les conditions de travail des agents et par conséquent, nous améliorerons celles des usagers. »


La file devant la préfecture de Bobigny (Camille Garcia/Rue89)
La Seine Saint-Denis est le département où le nombre d’étrangers est le plus important en France. Les données du recensement de 2007 indiquent que les immigrés sont au nombre de 402 000 et représentent plus du quart de la population de la Seine-Saint-Denis, 26,75 % exactement.
La préfecture de Bobigny est une des rares préfectures à posséder une DII, avec la préfecture du Nord, et accueille entre 1 500 et 1 800 personnes par jour. Daniel Lafon raconte :
« Actuellement, c’est l’équivalent d’une plateforme téléphonique, les ordinateurs des agents sont minutés, environ huit minutes par usager, et nous appliquons une politique de quotas. »
Chacun reçoit une soixantaine de personnes par jours, « comment voulez-vous expliquer la réglementation française en si peu de temps ? Et parfois à des personnes qui ne parlent pas le français. »
Les agents sont majoritairement très jeunes, parfois même stagiaires ou intérimaires et se retrouvent « bombardés » au guichet et se forment sur le tas. Il y a beaucoup de provinciaux ou d’Antillais, peu sont volontaires pour le 93.
Résultat : dépressions nerveuses, absentéisme et des demandes de mutation qui se multiplient, +12% en 2010 selon la CFDT. Le défilé des préfets n’arrange pas non plus les choses. Daniel Lafon confie :
« Depuis 2003, j’ai vu passer sept préfets. On a parfois l’impression de rabâcher et que rien ne bouge. »
Un groupe de réflexion pour améliorer les conditions de travail des agents de guichet devrait être créé prochainement.
Le préfet, Christian Lambert, a en effet reconnu que les conditions d’accueil s’étaient dégradées. Vendredi dernier, dans un communiqué de presse, il a indiqué :
« Des actions de réorganisation lourde sont actuellement en cours et vont porter leurs fruits dans les prochains mois. »
Un accueil dédié aux étrangers devrait être ouvert au sein des locaux de la sous-préfecture de Saint-Denis ; à Bobigny, un pré-accueil sera censé fluidifier les files d’attente. Certains dossiers pourront être traités par voie postale, un accueil réservé aux handicapés et femmes enceintes devrait être ouvert, tout comme des sanitaires à l’extérieur.
« Ils sont en train de voir comment s’arranger mais pas avant 2014 », indique pourtant le représentant CFDT, à la suite d’un rendez-vous avec
le secrétaire générale de la préfecture, Arnaud Cochet.
Pourtant, la « réorganisation lourde » n’inclut pas l’augmentation des effectifs, seule façon de diminuer les files d’attente. La mise en application de la RGPP inquiète aussi le syndicaliste qui craint une réduction des effectifs :
« S’il y a une baisse du nombre de fonctionnaires, c’est du suicide, on va droit dans le mur ! »

Deux rendez-vous à Bobigny, un seul dans les autres préfectures

L’ouvrage de 42 pages intitulé « Etrangers : conditions d’accueil et de traitement des dossiers à la préfecture de Bobigny : l’indignité ! » dresse un état des lieux accablant. Non seulement les conditions d’accueil et surtout d’attente sont inhumaines mais, de plus, les délais de réponses et de traitement des dossiers « atteignent près d’un an ».
La cause principale : les pratiques préfectorales propres à Bobigny, plutôt que l’augmentation du nombre de demandeurs. Stéphane Maugendre, le président du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), explique :
« Pour renouveler un titre de séjour, normalement, un rendez-vous suffit. Mais ici, ce sont deux qui sont nécessaires. Alors que dans certaines préfectures, la demande de renouvellement se fait par courrier ou par mail ».
La conséquence, c’est « deux fois plus de monde et pas assez de personnel » explique-t-il :
« Plusieurs centaines de cartes de séjour sont là, à la préfecture, mais il n’y a pas de fonctionnaires pour les distribuer. J’ai reçu des clients à qui on a attribué un titre de séjour expirant deux mois après. »


Salihan Maria et d’autres femmes dans la file devant la préfecture (Camille Garcia/Rue89)
Le livre noir propose une série de solutions concrètes, comme le traitement par e-mail, des informations sur les formalités à suivre en plusieurs langues, mais préconise, pour l’instant, de toujours venir accompagné d’un francophone si on ne maîtrise pas la langue.
Stéphane Maugendre :
« Depuis la loi de 2006 de Brice Hortefeux, les employeurs doivent faire parvenir à la préfecture une copie de titre de séjour de leurs employés. Et eux peuvent le faire par e-mail ou par fax, on ne leur demande pas de se déplacer.
C’est une excuse stupide de dire que les immigrés ne savent pas se servir d’Internet. La réalité, c’est qu’il y a une méfiance de plus en plus accrue vis-à-vis de l’étranger. »
 

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